Textes sur l’amitié

Textes lus lors de la préparation du colloque sur « Peut-on être ami avec tout être humain? »

GROUPE 1 – PLATON

“L’Athénien – Nous appelons ami ce qui se ressemble mutuellement en vertu, ce qui est égal à égal; mais ami aussi du riche le pauvre, alors qu’ils sont de genre contraire; et lorsque l’un ou l’autre de ces sentiments devient vif, nous l’appelons amour.

Clinias – C’est exact.

L’Athénien – L’amitié qui vient des contraires est cruelle et sauvage, et nous la voyons rarement réciproque, au lieu que l’amitié entre semblables est douce et sa réciprocité dure toute la vie. Quant à celle qui est composée de l’une et de l’autre, d’abord elle ne laisse pas facilement deviner ce qu’y cherche l’homme dominé par ce troisième amour; qui, d’autre part, est tiraillé en sens contraires par les deux éléments, l’un qui ordonne de cueillir la fleur de cette jeunesse, l’autre qui le lui interdit. Le premier, en effet, est amoureux du corps et, affamé de cette jeunesse comme d’une fraîche maturité, le pousse à se rassasier sans aucun respect de l’âme et des mœurs de l’aimé. L’autre n’a que dédain pour le désir du corps, et lui, voit plutôt qu’il ne convoite, lui dont c’est vraiment l’âme qui désire une autre âme, croirait l’insulter en assouvissant, sur ce corps, un appétit charnel; ce qu’il voudrait, plein qu’il est de religieux respect pour la tempérance, le courage, la magnificence, la sagesse, ce serait vivre éternellement chaste avec son ami chaste. quant au troisième amour, composé de ces deux premiers,c’est celui que nous avons décrit tout à l’heure. Telles étant ces différentes espèces, la loi doit-elle les exclure toutes et les empêcher de se produire parmi nous? N’est-il pas, au contraire, évident que l’amour épris de vertu, celui qui désire, pour l’aimé, la plus grande perfection possible, nous souhaiterions le voir exister dans notre cité, mais que les deux autres, si nous en avions le pouvoir, nous les écarterions? SInon, que dire, mon cher Mégilos?

Mégilos – Que j’approuve totalement, étranger, les déclarations que tu viens de faire à ce sujet.“, Platon, Lois, VIII. (IVème siècle avant J.-C.)

GROUPE 2 – ARISTOTE

“Est-ce que nous devons nous faire le plus grand nombre d’amis possible (…)? S’agit-il d’amis qu’on recherche pour leur utilité, ce propos paraîtra certainement applicable (car s’acquitter de services rendus envers un grand nombre de gens est une lourde charge, et la vie n’est pas suffisante pour l’accomplir. Par suite, les amis dont le nombre excède les besoins normaux de notre propre existence sont superflus et constituent un obstacle à la vie heureuse ; on n’a donc nullement besoin d’eux). Quant aux amis qu’on recherche pour le plaisir, un petit nombre doit suffire, comme dans la nourriture il faut peu d’assaisonnement. Mais en ce qui regarde les amis vertueux, doit-on en avoir le plus grand nombre possible, ou bien existe- t-il aussi une limite au nombre des amis, comme il y en a une pour la population d’une cité? Si dix hommes, en effet, ne sauraient constituer une cité, cent mille hommes ne sauraient non plus en former encore une. Mais la quantité à observer n’est sans doute pas un nombre nettement déterminé, mais un nombre quelconque compris entre certaines limites. Ainsi, le nombre des amis est-il également déterminé, et sans doute doit-il tout au plus atteindre le nombre de personnes avec lesquelles une vie en commun soit encore possible (car, nous l’avons dit la vie en commun est d’ordinaire regardée comme ce qui caractérise le mieux l’amitié) : or qu’il ne soit pas possible de mener une vie commune avec un grand nombre de personnes et de se partager soi-même entre toutes, c’est là une chose qui n’est pas douteuse. De plus, il faut encore que nos amis soit amis les uns des autres, s’ils doivent tous passer leurs jours en compagnie les uns des autres : or c’est là une condition laborieuse à remplir pour des amis nombreux. On arrive difficilement aussi à compatir intimement aux joies et aux douleurs d’un grand nombre, car on sera vraisemblablement amené dans un même moment à se réjouir avec l’un et à s’affliger avec un autre.

Peut-être, par conséquent, est-il bon de ne pas chercher à avoir le plus grand nombre d’amis possible, mais seulement une quantité suffisante pour la vie en commun ; car il apparaîtra qu’il n’est pas possible d’entretenir une amitié solide avec beaucoup de gens. Telle est précisément la raison pour laquelle l’amour sensuel ne peut pas non plus avoir plusieurs personnes pour objet : l’amour, en effet, n’est pas loin d’être une sorte d’exagération d’amitié, sentiment qui ne s’adresse qu’à un seul : par suite, l’amitié solide ne s’adresse aussi qu’à un petit nombre. Ce que nous disons semble également confirmé par les faits. Ainsi, l’amitié entre camarades ne rassemble qu’un petit nombre d’amis, et les amitiés célébrées par les poètes ne se produisent qu’entre deux amis. Ceux qui ont beaucoup d’amis et se lient intimement avec tout le monde passent pour n’être réellement amis de personne (excepté quand il s’agit du lien qui unit entre eux des concitoyens), et on leur donne aussi l’épithète de complaisants. Pour l’amitié entre concitoyens, il est assurément possible d’être lié avec un grand nombre d’entre eux sans être pour autant complaisant et en restant un véritable homme de bien. Toujours est-il qu’on ne peut pas avoir pour une multitude de gens cette sorte d’amitié basée sur la vertu et sur la considération de la personne elle-même, et il faut même se montrer satisfait quand on a découvert un petit nombre d’amis de ce genre.”, Aristote, Ethique à Nicomaque, IX, chapitre 10.  (IVème siècle avant J.-C.)

GROUPE 3 – PLUTARQUE

“Il ne convient pas de prodiguer ainsi la vertu en la liant et l’attachant tantôt aux uns, tantôt aux autres; ce qu’il faut, c’est réserver la même intimité à ceux qui en sont dignes, c’est-à-dire qui sont capables en retour d’une affection et d’une intimité semblables. Car assurément la plus grand obstacle à la pluralité d’amis, c’est que l’amitié naît de la similitude: si, de fait, les bêtes brutes elles-mêmes ne s’accouplent à des animaux dissemblables que sous la contrainte de la force et, se traînant avec répulsion, ne cherchent qu’à fuir les unes loin des autres, tandis qu’à des bêtes de mêmes races et espèces elles s’unissent volontiers et acceptent les rapports avec douceur et calme, comment serait-il possible que naisse une amitié quand les caractères sont opposés, les sentiments différents, les principes de vie tout autres? Sans doute la mélodie qui naît par des cithares et des lyres tire-t-elle une consonance de sons contraires, la similitude se dégageant finalement de notes aiguës et de notes graves; mais dans cette consonance et cette mélodie qu’est l’amitié, il ne doit y avoir aucun élément dissemblable, disparate, dissonant; tout doit être semblable pour produire un accord dans les paroles, les desseins, les opinions, les sentiments, comme si une seule âme se trouvait partagée entre plusieurs corps. Quel est alors l’homme assez dur à la peine, assez changeant, assez malléable, pour prendre la ressemblance de tant de personnes, s’adapter à elles (…)? L’amitié elle recherche une assimilation parfaite dans les caractères, les sentiments, le langage, les activités et les inclinations. (…) L’amitié (…) demande un caractère stable et solide, qui demeure inébranlable au même poste, dans la même intimité; voilà pourquoi c’est chose rare et difficile à trouver qu’un ami constant.”, Plutarque, De la pluralité des amis, Oeuvres morales, I, seconde partie. (Ier siècle après J.-C.)

GROUPE 4 – MARC AURELE

“Tous les êtres qui ont part à quelque chose de commun recherchent ce qui leur est semblable. Tout ce qui est terreux incline vers la terre, tout ce qui est liquide tend à se déverser, tout souffle agit de même, de sorte qu’il faut, pour les séparer, opposer des obstacles et user de violence. Le feu qui monte par la vertu du feu élémentaire, est à tel point disposé à flamber avec tout feu d’ici-bas, que toute matière, pour peu qu’elle soit plus sèche, est facilement inflammable, parce qu’elle est moins mélangée de tout ce qui peut empêcher son inflammation. Ainsi donc tout être qui participe de la commune nature intelligente s’efforce de rejoindre ce qui lui est apparenté, et davantage encore. En effet, plus un être est supérieur aux autres, plus il est prêt à se mêler et à se fondre avec ce qui lui est apparenté. De là vient précisément qu’on découvre, chez les êtres dépourvus de raison, des essaims, des troupeaux, des nichées, et comme des amours . C’est qu’en eux, en effet, il y a déjà des âmes, et que l’instinct social se révèle intense en ces êtres supérieurs, alors qu’il n’est ni entre les plantes, ni entre les pierres ou les pièces de bois. Chez les êtres doués de raison, on observe des gouvernements, des amitiés, des familles, des réunions, et, en cas de guerre, des conventions et des trêves . Et chez les êtres d’une supériorité encore plus affirmée, même s’ils sont distants, il se forme une espèce d’union, comme entre les astres. Semblablement, l’effort pour s’élever vers ce qui leur est supérieur peut engendrer la sympathie, même entre des êtres que la distance sépare. Or, rends-toi compte de ce qui présentement arrive. Seuls, en effet, les êtres raisonnables oublient présentement cet empressement et cette inclination des uns envers les autres, et c’est là le seul cas où ne s’observe plus  cette commune attirance . Mais ils ont beau fuir, ils seront repris, car la nature est la plus forte . Tu le verras bien, si tu fais attention à ce que je dis . Tu aurais plus vite fait de trouver un objet terrestre sans contact terrestre, qu’un homme qui soit isolé de l’homme.”, Marc-Aurèle, Pensées à soi-même. (IInd siècle après J.-C.)

GROUPE 5 – NIETZSCHE

“Autour du prochain, vous vous pressez ; et pour ce faire avez de belles paroles. Mais je vous dis : votre amour du prochain est votre mauvais amour de vous-mêmes. Vers le prochain vous vous fuyez vous-mêmes et de cela voudriez faire une vertu ; mais moi, je perce à jour votre «désintéressement». (…) Vais-je vous conseiller d’aimer le prochain? Encore je préfère vous conseiller de fuir le prochain et d’aimer le lointain! (…) Vous-mêmes vous ne vous supportez, ni suffisamment ne vous aimer: maintenant vous voulez séduire le prochain pour qu’il vous aime et par son erreur vous donne semblance d’or. Je voudrais que, quels qu’ils soient, vous ne supportiez ni vos prochains ni leurs voisins; ainsi de vous-mêmes vous faudrait-il créer et votre ami et son coeur débordant. Vous invitez un témoin lorsque vous voulez dire sur vous bonne parole; et si l’avez séduit au point que de vous il ait bonne pensée, avez aussi sur vous bonne pensée. (…) L’un s‘avance vers le prochain parce qu’il se cherche lui-même, et l’autre parce qu’il se voudrait perdre. De votre solitude, votre mauvais amour pour vous faire une geôle. De votre amour du prochain, c’est aux lointains de payer les frais; et dès qu’à cinq vous êtes ensemble, toujours meurt un sixième. (…) Ce n’est le prochain que vous enseigne, mais l’ami (…) Mes frères, ce n’est l’amour du prochain que je vous conseille ; je vous conseille l’amour du lointain.», F. Nietzsche, De l’amour du prochain, Ainsi parlait Zarathoustra. (XIXème siècle)

GROUPE 6 – LEVI STRAUSS

“L’attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles, morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes de sauvages », « cela n’est pas de chez nous », « on ne devrait pas permettre cela », etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l’antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or, derrière ces épithètes se dissimule un même jugement – il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain; et sauvage, qui veut dire « de la forêt », évoque aussi un genre de vie animale par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas, on refuse d’admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit. (…)

Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les «sauvages » (ou tous ceux qu’on choisit de considérer comme tels) hors de l’humanité, est justement l’attitude la plus marquante et la plus instinctive de ces sauvages mêmes. On sait en effet, que la notion d’humanité, englobant sans distinction de race ou de civilisation, toutes les formes de l’espèce humaine est d’apparition fort tardive et d’expansion limitée. Là même où elle semble avoir atteint son plus haut développement, il n’est nullement certain – l’histoire récente le prouve – qu’elle soit établie à l’abri des équivoques ou des régressions. Mais, pour de vastes fractions de l’espèce humaine et pendant des dizaines de millénaires, cette notion paraît être totalement absente. L’humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village (…). Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour rechercher si les indigènes avaient ou non une âme, ces derniers s’employaient à immerger des Blancs prisonniers, afin de vérifier, par une surveillance prolongée, si leur cadavre était ou non sujet à la putréfaction.», Claude Lévi-Strauss, Race et histoire, 1952, folio essais (1987), pp. 20-22.

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