Les féministes sont-elles d’accord entre elles?

 

GROUPE 1: Angela Davis

Née en 1944 en Alabama, Angela Davis est devenue – sans vraiment le vouloir, confia-t-elle dans ses mémoires – l’une des principales figures du Mouvement des droits civiques américains. Opposante à la guerre du Vietnam, membre du Parti communiste, marxiste, féministe et proche du philosophe Herbert Marcuse, Davis fut inculpée en 1971 – l’État de Californie l’accusant d’avoir pris part à une sanglante prise d’otages – puis acquittée un an plus tard. En tant que citoyenne, auteure et professeure, elle milite depuis contre le système carcéral, le port d’armes, la peine de mort, la discrimination à l’endroit des homosexuels, la guerre d’Irak et l’occupation de la Palestine. Entretien.

Comment définiriez-vous le « féminisme noir » ? Quel rôle pourrait-il jouer dans les sociétés contemporaines ?

Le féminisme noir a émergé comme tentative théorique et pratique de démontrer que la race, le genre et la classe sont inséparables dans le monde social que nous constituons. Au moment de son apparition, il était régulièrement demandé aux femmes noires ce qui était le plus important à leurs yeux: le mouvement noir ou le mouvement des femmes. Nous répondions alors que ce n’était pas la bonne question. Ce qu’il fallait se demander était comment comprendre les points de jonction et les connexions entre les deux mouvements. Nous cherchons toujours aujourd’hui à comprendre la manière dont la race, la classe, le genre, la sexualité, la Nation et le pouvoir sont inextricablement liés, mais aussi le moyen de dépasser ces catégories pour comprendre les interactions entre des idées et des processus en apparence sans liens, indépendants. Mettre en avant les connexions entre les luttes contre le racisme aux États-Unis et celles contre la répression des Palestiniens par Israël est, dans ce sens, un procédé féministe.(…) “Nos luttes mûrissent, grandissent”, Publié le 17 mars 2015 dans Féminisme, Politique par Ballast, Entretien paru dans le n°1 de Ballast    http://www.revue-ballast.fr/angela-davis/

“A la fin du XXème siècle, de nombreux débats ont porté sur la définition de la catégorie de « femme »: des controverses, notamment, pour savoir qui était inclus dans cette catégorie et qui en était exclu. Ces controverses sont essentielles, à mes yeux pour comprendre pourquoi i l ya eu une certaine réticence parmi les femmes non blanches – mais également chez celles qui, parmi les femmes blanches, étaient issues de milieux pauvres et ouvriers – à s’identifier au mouvement féministe comme un mouvement trop “blanc” et trop “classe moyenne” comme un mouvement trop bourgeois. Et dans une certaine mesure effectivement, le combat pour les droits des femmes a été idéologiquement défini comme un combat pour les droits des femmes blanches de classe moyenne, évinçant de ce fait les femmes noires et latinas et les autres femme non blanches du champ discursif de la catégorie de “femme”.     (…) Nous étions nombreuses à penser à l’époque qu’il fallait élargir la catégorie “femme” pour qu’elle puisse intégrer les femmes noires, latinas, amérindiennes, etc. Nous pensions qu’il serait ianis possible de régler le problème de l’exclusivité de cette catégorie. Ce que nous n’avions pas encore réalisé, c’est qu’il allait falloir repenser la catégorie tout entière: il ne suffisait pas d’intégrer simplement davantage de femmes dans une catégorie inchangée.”, Une lutte sans trêve, Discours prononcé le  mai 2013 à l’université de Chicago, Angela Davis

L’Histoire ne peut être effacée comme on efface une page Web

À ce moment décisif de notre histoire, rappelons-nous que nous toutes et tous qui sommes ici — ces centaines de milliers, voire de millions de femmes, de personnes transgenres, d’hommes et de jeunes —, à la Marche des femmes, représentons les puissantes forces du changement : nous sommes déterminés à empêcher que ces vieilles cultures racistes et hétéro-patriarcales reviennent au devant de la scène. Nous considérons que nous sommes des agents collectifs de l’Histoire et que celle-ci ne peut pas être effacée comme on efface une page Web. Nous savons que nous nous rassemblons cet après-midi sur des terres indigènes et nous suivons l’exemple des peuples des premières nations — qui, malgré la violence génocidaire massive qu’ils ont connue, n’ont jamais renoncé à la lutte pour leur territoire, pour l’eau, pour la culture et pour leur peuple. Nous saluons particulièrement aujourd’hui les Sioux de Standing Rock. Les luttes pour la liberté des Noirs, qui ont façonné la nature même de l’histoire de notre pays, ne peuvent être supprimées d’un simple revers de la main. On ne peut pas nous faire oublier que les vies des Noirs comptent réellement [référence au mouvement Black lives matter, ndlr]. L’histoire même de ce pays est ancrée dans celles de l’esclavagisme et du colonialisme — ce qui implique, qu’on le veuille ou non, que les États-Unis sont une histoire d’immigration et d’esclavage. Propager la xénophobie, crier au meurtre et au viol et construire des murs n’effaceront pas l’Histoire. Aucun être humain n’est illégal.

« Oui, nous saluons la lutte pour un salaire minimum à 15 dollars. Nous nous dédions à la résistance collective. Nous résistons face aux millionnaires qui profitent des taux hypothécaires. »

La lutte pour la planète — contre le dérèglement climatique, pour garantir l’accessibilité à l’eau des terres sioux de Standing Rock, de Flint, du Michigan, de la Cisjordanie et de Gaza, pour sauver notre faune, notre flore et l’air — est le cœur de la lutte pour la justice sociale. Ceci est une Marche des femmes et cette Marche des femmes représente la promesse d’un féminisme qui se bat contre les pouvoirs pernicieux de la violence étatique. Un féminisme inclusif et intersectionnel qui nous invite toutes et tous à rejoindre la résistance face au racisme, à l’islamophobie, à l’antisémitisme, à la misogynie et à l’exploitation capitaliste. Oui, nous saluons la lutte pour un salaire minimum à 15 dollars. Nous nous dédions à la résistance collective. Nous résistons face aux millionnaires qui profitent des taux hypothécaires et face aux agents de la gentrification. Nous résistons face à ceux qui privatisent les soins de santé. Nous résistons face aux attaques contre les musulmans et les migrants. Nous résistons face aux attaques visant les personnes en situation de handicap. Nous résistons face aux violences étatiques perpétrées par la police et par le complexe industrialo-carcéral. Nous résistons face à la violence de genre institutionnelle et intime — en particulier contre les femmes transgenres de couleur.

Lutter pour le droit des femmes, c’est lutter pour les droits humains partout sur la planète ; c’est pourquoi nous disons : liberté et justice pour la Palestine ! Nous célébrons la libération imminente de Chelsea Manning et Oscar López Rivera. Mais nous disons aussi : libérez Leonard Peltier ! Libérez Mumia Abu-Jamal ! Libérez Assata Shakur ! Au cours des prochains mois et des prochaines années, nous serons appelés à intensifier nos demandes de justice sociale, à devenir plus actifs dans notre défense des populations vulnérables. Que ceux qui prônent encore la suprématie de l’homme blanc hétéro-patriarcal se méfient de nous. Les prochains 1 459 jours de l’administration Trump seront 1 459 jours de résistance. Résistance sur le terrain, résistance dans les salles de classe, résistance au travail, résistance par notre art et notre musique. Ceci n’est que le commencement, et, pour reprendre les mots de l’inimitable Ella Baker, « Nous qui croyons en la liberté, nous ne nous reposerons pas avant qu’elle n’advienne ». Je vous remercie.

Traduction de l’anglais par Julie Paquette et Cihan Gunes, pour Ballast. http://www.revue-ballast.fr/angela-davis-appelle-a-resistance-collective/

« Le féminisme a toujours été traversé de contradictions. […] De la même manière que le féminisme dominant consentait au racisme et au colonialisme dans les époques précédentes (ce qui persiste bien entendu encore de nos jours), le féminisme sert d’alibi à l’islamophobie contemporaine. Ce qui veut dire que les approches intersectionnelles proposées aux États-Unis par des féministes de couleur radicales sont d’autant plus importantes aujourd’hui. » (Sur la liberté — Petite anthologie de l’émancipation, 2016)

GROUPE 2:  Christine Delphy

“En conclusion, l’exploitation patriarcale constitue l’oppression commune, spécifique et principale des femmes.

  • commune: parce qu’elle touche toutes les femmes mariées (80% à tout moment)
  • spécifique; parce qu ‘l’obligation de fournir des services domestiques gratuits n’est subie que par les femmes
  • principale: parce que même quand les femmes travaillent “au dehors”, l’appartenance de classe qu’elles en dérivent est conditionnée par leur exploitation en tant que femmes.

Le gain dans le travail salarié est annulé par le prélèvement de la valeur des services vénaux qu’elles sont obligées d’acheter en remplacement de leurs service gratuits. Les conditions matérielles de l’exercice de leur profession sont dictées par leur exploitation patriarcale:

  • la possibilité même de travailler est conditionnée par l’accomplissement préalable de leurs “obligations familiales”, avec le résultat que leur travail à l’extérieur est soit impossible, soit ajouté à leur travail domestique
  • les obligations familiales sont érigée sen handicap et en prétexte par le capitalisme pour exploiter les femmes dans leur travail à l’extérieur

(…) Dans l’immédiat on peut poser que la libération des femmes ne se fera pas sans la destruction totale du système de production et de reproduction patriarcal.(…) ce bouleversement ne pourra se faire sans une révolution, c’est-à-dire la prise du pouvoir politique.”, Christine Delphy, l’ennemi principal (1998)

Dans Classer, dominer, vous imaginez un féminisme qui puisse être avec et non pas contre l’islam. Que faites-vous de ces féministes, comme l’anarchiste Emma Goldman, qui considéraient la religion comme une source d’oppression et d’aliénation des femmes, et qu’il fallait en finir avec les religions pour libérer les femmes ?

Ou bien on prend le monde tel qu’il est, et on essaie de le changer – pacifiquement, si possible –, ou bien on essaie d’éliminer les religions – mais on a vu ce que cela donne, en Union soviétique ou ailleurs : l’Église devient un lieu de résistance contre la tyrannie d’État. On n’y peut rien, la plupart des gens dans le monde ont foi en une religion. Alors, sauf à vouloir les éliminer, il faut faire avec… Ou on travaille avec la réalité, ou on est dans l’imaginaire. Et je vous dis ceci alors que, personnellement, je ne crois pas en Dieu. Il y a quelque chose de ringard dans ce débat. On retrouve les mêmes choses avec les femmes musulmanes, aujourd’hui. On parle d’elles sans leur parler. Ce sont des femmes comme les autres. Ils disent qu’elles veulent rester au foyer mais les mêmes veulent les virer des universités – pourquoi y vont-elles si elles n’ont pas l’intention de travailler ? On a créé un collectif qui s’appelle le Collectif des féministes pour l’Égalité, avec des femmes qui portent le foulard et d’autres non. (…)

Vous acceptez qu’une femme puisse porter le voile au nom du libre choix, mais vous semblez contester le libre choix d’une femme qui tient à se prostituer : certain.e.s vous reprochent cette position.

Il semble que ça soit à la mode de lier ça ! Je ne suis pas d’accord ; ça ne relève pas du même ordre. Il n’est pas question, à mes yeux, d’interdire aux femmes de se prostituer. Seulement de pénaliser les clients. On m’objecte ce sophisme : pénaliser les clients, c’est pénaliser les prostituées. Comme si, du jour au lendemain, il n’y aurait plus de clients ! J’entends ça sans arrêt. On dit que ça conduira les prostituées vers des endroits plus dangereux, comme si un endroit était, en soi, dangereux : il l’est parce que des gens le rendent dangereux. Autrement dit : le danger potentiel pour une prostituée, c’est donc de se retrouver seule avec un homme, un client. Dans les bordels allemands, il existe des « boutons de panique » dans les chambres. Pourquoi ? On nous dit pourtant que c’est un endroit surveillé, prévu pour ça. Le danger, c’est donc le client – et ça, les défenseurs de la prostitution ne veulent pas l’admettre. Le livre Elles ont fait reculer l’industrie du sexe explique les résultats concrets des pays scandinaves en matière de abolitionnisme : aucun client n’a été en prison, ils ont seulement eu des amendes. Mais ça commence à changer la vision des gens sur l’achat de services sexuels. Notre idée, en soutenant cette loi de pénalisation, est d’entamer une rééducation du pays – mais douce, pas comme les camps viêtnamiens (rires). La honte doit changer de bord.

Acceptez-vous le terme de « travailleurs du sexe » que le syndicat du STRASS utilise ?

Non, non, non ! Ce n’est pas un travail comme un autre. Est-ce qu’un esclave est un travailleur comme un autre ? Je dis simplement : il ne vaut mieux pas que ça devienne « un métier comme un autre », mais il ne faut pas l’interdire. Si c’est un métier comme un autre, comme ils le disent, il est très spécial : il est réservé aux femmes et on ne peut pas le dissocier de l’oppression et de l’exploitation économique des femmes.

Il y a aussi des hommes prostitués. À commencer par Thierry Schaffauser, qui a écrit La Lutte des putes.

Les femmes sont la grande majorité, tout le monde le sait. Vous savez combien ils sont au STRASS ? Faut pas se foutre du monde ! On en fait des tartines avec eux, comme s’ils représentaient quelque chose. Et je dis bien « ils », car ils comptent beaucoup d’hommes et de transsexuels. Ce qu’on pourrait faire, d’un point de vue légal, c’est augmenter les aides pour permettre aux prostituées, femmes, hommes et transsexuels, de trouver d’autres professions. 90 % des prostituées, ici, sont issues de la traite (des femmes d’Europe de l’Est, d’autres d’Afrique noire – avec ce que ça comporte d’atrocités, de menaces et de réseaux mafieux) : pourquoi les défenseurs de la prostitution ne parlent-ils, systématiquement, que des 10 % (ou 8, ou 12, qu’importe) de prostituées volontaires ? D’autant que les policiers estiment que ce n’est pas possible de rester dans la rue plus de six mois sans proxénète. La prostitution nuit à toutes les femmes, et pas seulement à celles qui la pratiquent, car elle induit une croyance : celle que les hommes ont un droit d’accès au corps des femmes. Pénaliser permettrait de diminuer ce privilège. Sans parler du fait que je trouve immoral qu’on puisse acheter des individus. (…)

Vous avez fait état de votre désaccord avec Judith Butler, quant à son rapport à la domination, au pouvoir et à la sexualité. D’autres divergences vous séparent-elles de sa pensée ?

Butler ne parle jamais des conditions matérielles, de l’oppression économique. Tout ça n’existe pas pour elle. Elle ne considère que la domination sur un plan idéologique. C’est le problème du postmarxisme, aux États-Unis et maintenant en France. Butler écrit des choses parfois stupéfiantes : on pourrait ne plus consentir à la violence – il y a des tas de cas où l’agresseur ne se soucie pas vraiment du consentement… Je conteste aussi sa vision du genre, dans sa vision queer: elle ne veut pas abolir les genres, elle est très claire là-dessus, elle veut les élargir, les « brouiller ». Imaginez que vous parliez comme ça des classes. On « brouille » les classes ? Un patron passe une heure comme fraiseur et un ouvrier une heure en réunion avec d’autres patrons ? Il ne faut pas « brouiller » les lignes : il y a un système d’oppression, il faut le démolir. Je suis un petit peu carrée là-dessus. Butler ne veut pas détruire la division de genres mais la rendre moins « binaire » (tous les queers parlent sans cesse de « binarité ») : il y en aurait cinquante, des genres, que ça serait la même chose ! Aux États-Unis ou au Brésil, il y a des gens de toutes les couleurs mais, au final, ça va de blanc à noir. C’est une seule dimension sur laquelle vous pouvez avoir des notes différentes, mais la notation existe : il vaut mieux être tout blanc. (…)

Vous aviez critiqué Bourdieu comme faux-ami de l’émancipation féminine. Il existe une querelle terminologique : un homme peut-il être « féministe » ou doit-il seulement se dire « pro-féministe » ?

Les hommes vraiment féministes que je connais – il n’y en a pas des masses – se déclarent d’eux-mêmes pro-féministes. Ils estiment qu’ils ne peuvent pas être dans les chaussures d’une femme, et c’est vrai. Ils essaient donc de faire leur part et, surtout, de ne pas parler à la place des femmes – ce que j’avais pointé du doigt dans mon texte « Nos amis et nous ». Et Bourdieu, c’était ça ! Il parlait de domination et non d’exploitation, de violence symbolique (comme si les femmes ne recevaient pas des coups !), et il déniait aux femmes la capacité d’analyser leur propre oppression – car elles seraient aliénées.

Vous avez dit : « Je vois plus ce qui manque que ce qui a été fait. » Concluons cet entretien sur « ce qui manque », justement…

Oui, je me dis ça, quand je vois comment, encore, les femmes sont traitées. Quand je vois que la majorité des prostituées et des enfants abusés sont des femmes ou des filles, que 80 % du travail à la maison est assuré par les femmes, quand je vois qu’elles sont moins payées que les hommes… Les éléments ne manquent pas. Mais les gens ne s’en rendent pas compte ; ils ne savent toujours pas ce qu’est l’oppression des femmes.”

“La honte doit changer de bord”, Publié le 09 décembre 2015 dans Féminisme, Politique par Ballast, Entretien paru dans le n° 2 de la revue papier Ballast http://www.revue-ballast.fr/christine-delphy/

GROUPE 3: Vandana Shiva

Comment pratiquer, aujourd’hui, dans nos nombreuses luttes locales et internationales, les trois piliers de résistance promus par Gandhi — Swaraj (« l’autodétermination »), Swadeshi (« l’auto-suffisance ») et Satyagraha (« la désobéissance civile non-violente ») ?

Ce sont trois concepts de Swaraj, le « gouvernement par soi-même », énoncés par Gandhi lorsqu’il s’agissait de nous libérer des Britanniques. Mais voulons-nous d’une liberté dans laquelle nous faisons usage de ces institutions, créées dans la violence pour nous gouverner ? Ou aurons-nous un véritable gouvernement par nous-mêmes ? De plus, Gandhi comprenait l’auto-gouvernance au sens de chaque personne, de chaque village, comme un système auto-organisé, autogéré. C’est ce que nous appelons l’autonomie. Mais pas l’autonomie fondée sur le slogan de l’époque : « Les Britanniques dehors, les gens de couleur restent. » L’idée était de transformer le pays pour arriver à une économie profondément décentralisée. Swadeshi a par la suite recouvert l’idée de production autonome, celle qui exige la souveraineté économique — que cela soit pour les semences ou pour la nourriture, etc. Et Gandhi était très clair : le Swadeshi n’était pas pour lui un esprit de clocher. Une grande confusion s’est installée. La manie actuelle du pouvoir entrepreneurial est de s’appuyer sur un nationalisme étroit, vide. Et de prolonger ce nationalisme vers le champ culturel et la question raciale. C’est ce que nous avons vu dans l’élection nord-américaine ou le Brexit, récemment. C’est ce que nous pourrions voir en France. Et c’est un grand danger ! Mais c’est aussi très pratique : nous détruisons le local afin de sauvegarder le global, nous parlons en termes nationaux mais nous affaiblissons la souveraineté nationale qui existe au travers des constitutions, des parlements, des structures qui ont déterminé ce qu’est une nation. Tout cela est démantelé par le pouvoir des sociétés multinationales : elles ne veulent pas de parlements, et certainement pas de constitutions nationales ! Elles veulent — comme elles disent — des institutions globales à même de mettre en place le libre marché. Gandhi était extrêmement clair là-dessus, et invitait à se gouverner soi-même.

Satyagraha est le dernier instrument pour dire : s’il n’y a pas de règle juste — et nous vivons en une période où chacune des lois qui nous est imposée est injuste —, il faut lutter. Que cela soit contre la loi sur les brevets de Monsanto ou contre la loi sur les semences, contre les règles de sécurité à l’import ou contre ce nouveau système fou qui est introduit et n’est même pas une loi mais une décision ad hoc de notre Premier ministre, rendant la monnaie papier illégale11 ! De façon à pousser les gens vers l’économie digitale — car c’est là que tout le monde attend pour se faire des gros sous et obtenir toujours plus de contrôle. Gandhi a dit : « Il faut se battre pour la vérité, sans violence. » Il l’a fait en Afrique du Sud d’abord, en 1906, puis usa des mêmes techniques quand il rentra en Inde, concernant les problème de la culture obligatoire de l’indigo dans la région de Champaran12. Cette année, nous allons célébrer le centenaire du Satyagraha du Champaran [qui pourrait se traduire par « la désobéissance à Champaran », ndlr]. Nous allons faire une grande marche pour connecter celui de l’indigo, le Satyagraha du sel13 [en hommage au mouvement de désobéissance civile initié par la Marche du sel, ndlr], et d’autres Satyagraha. Tous ont été des Satyagraha extraordinaires lorsque les Britanniques ont imposé ces règlementations folles. Nous sommes aujourd’hui dans un genre similaire de bouleversement tectonique, avec des nouvelles structures imposées aux peuples par ces sociétés. Certains gouvernements sont volontaires, d’autres résistent. Dans le cas du CETA — l’accord Europe/Canada —, c’est la petite Wallonie qui a résisté.

Mais elle a été écartée par Bruxelles…

Oui, mais si vous ne faites même pas cela, ils ont le champ totalement libre ! Le Brexit et Donald Trump représentent l’opposé de la vision de Gandhi. Ceux-là clament : « Nous avons le droit de vous envahir, mais lorsque nous le faisons et que vous devenez des personnes jetables, nous vous refusons le statut de réfugié pour que vous veniez chez nous. On va donc détruire vos maisons, vos terres, vos libertés et nous ne vous laisserons pas entrer. » Je crois que Gandhi est actuellement plus pertinent qu’il ne l’a jamais été. Il fut un grand guide. Lorsque j’entendais les paroles de toutes ces entreprises, je me disais : « Mon Dieu, ils veulent le contrôle total de la vie sur terre, voilà ce qu’ils cherchent ! » Comment réagir face à cela ? J’ai alors pensé au rouet, la charkha14 [symbole de la désobéissance civile, ndlr], et au Satyagraha. Je conçois la semence comme le rouet d’aujourd’hui.

C’est le plus petit des trois piliers de la philosophie de Gandhi…

Oui, en effet. Il y a un serment : nous nous engageons à faire le Satyagraha lorsque c’est nécessaire. Nous l’avons fait et avons pu obtenir le retrait de certaines lois — cela a même marché à chaque fois. Monsanto dit : « J’ai inventé la semence, elle n’existait pas avant moi et vos semences sont illégales. » Aujourd’hui, même les gens des villes ont conscience de l’importance des semences, des petits jardins… Il y a un terrain neuf pour la solidarité.

Vous évoquez le rôle des femmes comme gardiennes traditionnelles de la bio-diversité et du savoir-faire dans la conservation des semences. C’est un pilier important de votre réflexion, en matière d’éco-féminisme. Mais n’existe-t-il pas un risque à ce que les femmes soient, in fine, confinées à ce rôle de gardiennes, reproduisant simplement la domination patriarcale, fût-ce dans une perspective écologique ?

Non, il n’y a pas de tel risque. Les femmes n’ont jamais opéré dans un contexte « patriarcal » en tant qu’éleveuses et conservatrices des semences. Elles travaillaient comme pouvoirs autonomes et souverains, sur lesquels reposait le reste de la société. Le patriarcat a fait en sorte que le travail et l’intelligence des femmes ne comptent pour rien. Et lorsqu’une entreprise met les pieds dans le monde des semences, le patriarcat s’accroît. Personne ne le reconnaît parce que le travail ultime de l’humanité — à savoir garantir qu’il y ait de la nourriture à table, que tous soient nourris — est défini par le capitalisme patriarcal comme étant le travail le plus bas, le plus insignifiant. Lorsque celui-ci était reconnu à sa juste valeur, il était fait par les femmes. Aujourd’hui, tout le monde doit l’effectuer. Les femmes, de sources de savoir deviennent donc professeures — et non plus les porteuses d’un fardeau exclusif. Tout le monde partage des semences et doit apprendre ce qu’elles sont. Notamment les enfants. Nous avons des jardins dans les écoles, où nous apprenons aux garçons et aux filles. Et ce sont les filles aînées qui ont été capables d’enseigner au reste de la communauté villageoise. Il n’y a donc pas de risque. Mais je voudrais souligner que l’éco-féminisme n’est pas un féminisme réductionniste. Ce n’est en rien un essentialisme qui s’appuie sur la biologie. C’est une vision du monde qui lève le voile derrière lequel le capitalisme patriarcal semble être à la fois le créateur et l’acteur. Et il nous dit : « Vous êtes les voleuses. » La Nature crée, nous créons, et l’éco-féminisme est une philosophie pour tous. Je n’ai jamais dit que ce devrait être une philosophie seulement pour les femmes.

“Gandhi est plus pertinent qu’il ne l’a jamais été”, Publié le 15 février 2017 dans Écologie, Féminisme, International par Ballast  Entretien inédit pour le site de Ballast http://www.revue-ballast.fr/vandana-shiva-gandhi-plus-pertinent-quil-ne-jamais-ete/

GROUPE 4: Françoise L’héritier

“L’inégalité n’est pas un effet de la nature. Elle a été mise en place par la symbolisation dès les temps originels de l’espèce humaine à partir de l’observation et de l’interprétation des faits biologiques notables. Cette symbolisation est fondatrice de l’ordre social et des clivages mentaux qui sont toujours présents, même dans les sociétés occidentales les plus développées.(…)

La pensée naissante, pendant les millénaires de la formation de l’espèce Homo sapiens, prend son essor sur ces observations et sur la nécessité de leur donner du sens, à partir de la première opération qui consiste à apparier et à classer. (…) Les objets vivants qu’observe au long cours cet Homo en train de se faire sont d’abord lui-même et ses congénères dans leur variété individuelle et tous les animaux visibles à l’œil nu dont il est entouré. La classification bute sur un même fait : toutes les espèces, aussi dissemblables soient-elles, entre elles et en leur propre sein, sont partagées par une même constante, ni maniable ni récusable: la différence sexuée. (…) Pourquoi la hiérarchie, signe de l’inégalité, s’est-elle insinuée au cœur de cette banale balance opposant deux à deux des termes antithétiques qui devraient avoir la même valeur? Et pourquoi cette hiérarchie s’instaure-t-elle de manière telle que, de façon systématique, les catégories marquées du sceau du masculin sont supérieures aux autres ? L’ordre des catégories peut varier selon les sociétés, c’est le cas par exemple pour actif/passif ou soleil/lune, mais la valorisation est toujours masculine, alors qu’elle se déplace objectivement d’un terme à l’autre d’un même doublet.

Il est important d’avoir à l’esprit que d’autres éléments appartiennent aussi au socle dur primordial des observations faites par nos lointains ancêtres : la vie s’accompagne de la mort ; la chaleur du sang connote la vie, et le sang perdu par les femmes signale leur moindre chaleur par rapport aux hommes ; la copulation est nécessaire pour qu’il y ait naissance ; tous les actes sexuels ne sont pas nécessairement féconds ; les parents précèdent les enfants et les aînés les cadets ; les femmes se reproduisent à l’identique, mais elles ont aussi la capacité exorbitante de produire des corps différents d’elles. C’est cette dernière observation qui porte en elle le moteur et le germe de la hiérarchie. Les femmes ont été tenues pour le bien le plus nécessaire à la survie du groupe. Sans reproductrices, il n’y a plus d’avenir. (…)

Pour se reproduire à l’identique, l’homme est obligé de passer par un corps de femme. Il ne peut le faire par lui-même. C’est cette incapacité qui assoit le destin de l’humanité féminine. On notera au passage que ce n’est pas l’envie du pénis qui entérine l’humiliation féminine, mais ce scandale que les femmes font leurs filles alors que les hommes ne peuvent faire leurs fils. Cette injustice et ce mystère sont à l’origine de tout le reste, qui est advenu de façon semblable dans les groupes humains depuis l’origine de l’humanité et que nous appelons « la domination masculine ».

Nous savons l’importance que bien des peuples mettent dans la naissance du fils. L’idéologie s’en mêle. Quand les individus veulent à toute force des fils, cela conduit à un fort déficit en naissances féminines dans les pays où la démographie est sévèrement contrôlée, comme l’Inde ou la Chine (où le sex ratio est actuellement de 117). Ce déficit est dû au fait qu’on avorte des fœtus féminins identifiés par l’échographie, ou qu’on tue les filles à la naissance, ou qu’on les abandonne. Car les femmes souscrivent, par la force de l’idéologie et par l’intériorisation de cette idéologie, à un système qui les met au service de la procréation du masculin.

Ainsi, le destin des femmes aurait été scellé dès l’origine de la pensée consciente, à partir à la fois, d’une part, de l’observation de la différence sexuée – qui conditionne l’émergence pour la pensée des catégories binaires qui vont se trouver hiérarchisées et valorisées parce qu’elles sont connotées respectivement des signes masculin et féminin ; parce que, d’autre part, les hommes doivent passer par le corps des femmes pour se reproduire à l’identique, ce qui implique l’appropriation et l’asservissement de ces dernières à cette tâche, et leur infériorisation.

Peut-on espérer sortir de cet engrenage ? La conclusion s’impose vite. Si les femmes ont été mises en tutelle et dépossédées de leur statut de personne juridiquement autonome, qui est celui des hommes, pour être confinées dans un statut imposé de reproductrices, c’est en recouvrant la liberté dans ce domaine qu’elles vont acquérir à la fois dignité et autonomie. Le droit à la contraception, avec ce qu’il implique en amont – consentement, droit de choisir son conjoint, droit au divorce réglé par la loi, et non simple répudiation, interdiction de donner en mariage des fillettes prépubères, etc. –, le droit de disposer de son corps, constitue le levier essentiel parce qu’il agit au cœur même du lieu où la domination s’est produite.

C’est la première marche : le reste, pour nécessaire et significatif qu’il soit – revendication de parité politique, d’égalité d’accès à l’enseignement, d’égalité professionnelle, salariale et de promotion dans l’entreprise, de respect dans les esprits et dans les mœurs, de partage des tâches, etc. – ne peut avoir d’effet significatif et durable si cette première marche n’est pas gravie par toutes les femmes.”, par Françoise Héritier est anthropologue, professeur honoraire au collège de France. Ce texte est extrait de la conférence prononcée le 28 janvier au centre Roland-Barthes (université paris-VII – Denis-Diderot).- LE MONDE 10.02.03

GROUPE 5: Judith Butler

Philosophie magazine: En quoi le genre joue-t-il un rôle fondamental dans la constitution de la culture ?

Judith Butler: Disons que la culture est toujours une catégorie plurielle. C’est dans leur nombre qu’il faut envisager les cultures. Or il semble que, dans toutes les cultures, se pose la question de savoir si l’intronisation dans un genre est ou non un prérequis nécessaire à la participation culturelle. Faut-il qu’un individu ait été intronisé fille ou garçon pour pouvoir être entendu dans une culture donnée ? De fait, les cultures apportent des réponses très différentes ; nous savons que, dans certaines cultures amérindiennes, est parfois introduite l’idée d’un troisième genre. Dans d’autres cas, on observe qu’il existe des catégories spécifiques pour les hermaphrodites, par exemple. L’une des questions posées dans Trouble dans le genre était donc de savoir si les individus sont tenus de s’inscrire dans un genre lisible pour être reconnus en tant que personnes, le genre devenant par-là même un présupposé culturel pour que soit accordée à l’individu sa qualité de personne.

Selon vous, notre identité d’homme ou de femme n’a rien de naturel. Mais n’y a-t-il pas de fait des différences biologiques entre les sexes ?

Vous savez, je ne suis pas tout à fait idiote : je sais qu’il y a des différences biologiques entre les sexes et je ne les nie pas. Mais dire ces différences ne suffit pas, il nous faut aussi les spécifier. Or, dès que nous essayons de le faire, nous entrons dans des interprétations de ces différences, intensément culturelles. Ainsi, on me dit : « Les femmes peuvent enfanter, les hommes ne le peuvent pas – n’est-ce pas une différence ? Vous ne pouvez pas le nier ! » Mais la vraie question c’est : il y a quantité de femmes qui ne peuvent ou qui ne veulent pas avoir d’enfants. Faudrait-il dire qu’elles ne sont pas des femmes ? Si nous disons que les femmes se différencient des hommes par cette capacité, mais que, en fin de compte, cette capacité n’est pas essentielle à ce qu’elles sont, nous sommes dans un moment culturel, nous utilisons une norme culturelle comme moyen de définir une différence biologique. Et, dans une telle discussion, il n’est pas vraiment possible de discerner ce qui relève du biologique et ce qui relève du culturel. (…)

Vous percevez des possibilités de résistance dans le fait de mettre en scène le caractère construit de l’identité sexuelle. Vous évoquez les travestis qui montrent à quel point l’identité sexuelle est aussi le produit du code vestimentaire…

J’adore que la norme du genre soit ainsi dramatisée. Cela révèle la norme pour ce qu’elle est – et permet éventuellement d’y prendre goût pour ce qu’elle est. C’est une manière de savoir que la norme est de l’ordre du fantasme et d’apprendre à vivre d’une certaine façon avec ce fantasme. C’est très important parce que la dramatisation dépend également de la distance qu’elle a avec la réalité. Elle présuppose l’incommensurabilité existant entre le fantasme et la vie. Or on a besoin de se réapproprier cette distance si l’on veut développer une pensée critique sur la manière dont la norme du genre fonctionne.

Subvertir le genre, est-ce toujours une démarche progressiste et libératrice ?

La subversion n’est ni une valeur ni une fin en soi. Mais elle permet de travailler sur les normes, ou de jouer avec elles, et de rendre ainsi la vie plus vivable. Cette idée de « vie “vivable” » n’a cessé de gagner en importance dans mon travail. Je cherche de plus en plus à contribuer à un monde dans lequel il serait plus facile de respirer, de bouger, d’aimer, dans lequel il serait plus facile de se reconnaître et de s’associer.

Ce sont les discours, dites-vous, qui forment nos corps. Allez-vous jusqu’à penser que tout est forme et rien n’est matière ?

Pas du tout. Dans mon livre, Ces corps qui comptent, je reconnais qu’il y a une matérialité du corps qui n’est pas produite par le discours et qui est opiniâtre. Je ne dis pas : « Il n’y a que du discours » ou : « Le discours est la cause et la condition qui président à la production de ce que nous appelons matérialité. » Ce ne serait d’ailleurs qu’une manière de reprendre en la retournant la distinction matière-forme, et ce n’est pas ce que je veux faire. Je pense que nous tentons sans cesse de décrire le corps, mais qu’aucune description ne l’appréhende pleinement. Toute description échoue parce qu’il y a quelque chose qui résiste… Je ne pense pas que nous soyons libres de choisir tout ce que nous voulons et de nous traiter nous-mêmes en marchandises métamorphosables à l’infini. Je ne suis pas une deleuzienne qui croirait en la transformation à l’infini, et je ne pense surtout pas que ma théorie puisse ou doive être utilisée dans le sens d’un fantasme capitaliste.

Si la « femme » n’est pas une catégorie naturelle, sur quelle base pouvons-nous alors parler et agir ?

Déconstruire n’est pas détruire. Si je participe au mouvement des femmes, en quoi ai-je besoin de définir ce que c’est que d’être une femme ? Est-il nécessaire que nous soyons toutes d’accord sur une telle définition pour s’opposer à la violence sexuelle ou pour réclamer l’égalité salariale entre hommes et femmes ? Si nous passons notre temps à tenter de parvenir à un consensus, nous perdons de vue ces problèmes. En revanche, si nous laissons la définition ouverte, de sorte que s’y associent les transgenres ou les femmes ayant un arrière-plan culturel différent, les possibilités démocratiques d’intégration en sont accrues.” Propos recueillis par Svenja Flaßpöhler, et par Millay Hyatt Traduction : Christian Bouchindhomme, Philosophie magazine

Les genres, ce sont aussi des normes, que vous critiquez.

Les études de genre ne décrivent pas la réalité de ce que nous vivons, mais les normes hétérosexuelles qui pèsent sur nous. Nous les avons reçues par les médias, par les films ou par nos parents, nous les perpétuons à travers nos fantasmes et nos choix de vie. Elles nous disent ce qu’il faut faire pour être un homme ou une femme. Nous devons sans cesse négocier avec elles. Certains d’entre nous les adorent et les incarnent avec passion. D’autres les rejettent. Certains les détestent mais s’y conforment. D’autres jouent de l’ambivalence… Je m’intéresse à l’écart entre ces normes et les différentes façons d’y répondre.

Il n’y a donc pas de «nature masculine» ou de «nature féminine»? Jamais on ne peut dire «moi, en tant qu’homme» ou «moi, en tant que femme»?

Il se peut qu’existe une nature féminine, mais comment le savoir ? Et comment la définir? A l’instant même où nous commençons à en parler, nous nous devons d’argumenter, de défendre notre point de vue: le genre est toujours l’objet d’une discussion publique, ce n’est jamais une évidence donnée par la nature. Certes, je peux parler en tant que femme. Par exemple, je peux dire qu’en tant que femme je combats les discriminations qui pèsent sur les femmes. Une telle formulation a un effet politique incontestable. Mais décrit-elle ce que je suis? Suis-je tout entière contenue dans ce mot «femme»? Et est-ce que toutes les femmes sont représentées par ce terme lorsque je l’utilise pour moi?

Vos travaux s’inscrivent dans une tendance de la pensée américaine qui s’intéresse aux victimes de la domination: les femmes et les homosexuels pour les «gender studies», les minorités raciales pour les «postcolonial studies», les personnes vulnérables pour la «théorie du care». En face, il y a un adversaire commun: le «mâle blanc hétéro riche». Votre réflexion s’adresse-t-elle aussi à lui?

Comme tout le monde, le «mâle blanc hétéro riche» est l’objet de demandes variées auxquelles il doit se conformer. Vivre son hétérosexualité, sa «blanchitude», ses privilèges économiques, cela signifie se mouler dans les idéaux dominants, mais aussi refouler les autres aspects de sa personnalité: sa part homosexuelle, sa part féminine, sa part noire… Comme tout le monde, le mâle blanc hétéro négocie en permanence. Il peut prendre certains risques. Mais parfois, lorsqu’il se regarde dans le miroir, il voit… une femme ! Et tout ce à quoi il croyait tombe en morceaux !

La théorie du genre a-t-elle une visée politique ?

Je pense aux personnes dont le genre ou la sexualité a été rejetée et je voudrais aider à l’avènement d’un monde où elles puissent respirer plus facilement. Prenez le cas de la bisexualité: la notion d’orientation sexuelle rend très difficile d’aimer tantôt un homme, tantôt une femme – on vous dira qu’il faut choisir. Voyez encore la situation des «intersexes», les gens sexuellement ambigus ou indéterminés: certains demandent que leur ambiguïté soit acceptée comme telle et qu’ils n’aient pas à devenir homme ou femme. Comment faire pour les aider ? L’Allemagne vient de créer un troisième genre dans les catégories de l’administration. Voilà une façon de rendre le monde plus vivable pour tout le monde.

Peut-on se libérer du genre ? Certains plaident pour un monde où le sexe ne serait plus qu’une variable secondaire, comme la couleur des cheveux ou la taille…

Je n’ai jamais pensé qu’il fallait un monde sans genre, un monde post-genre, de même que je ne crois pas à un monde post-racial. En France, des élus de gauche ont demandé qu’on supprime le mot «race» de la Constitution. C’est absurde ! Cela revient à vouloir construire un monde sans histoire, sans formation culturelle, sans psyché… Nous ne pouvons pas faire comme si la colonisation n’avait pas eu lieu et comme s’il n’existait pas des représentations raciales. De même, à propos du genre, nous ne pouvons pas ignorer la sédimentation des normes sexuelles. Nous avons besoin de normes pour que le monde fonctionne, mais nous pouvons chercher des normes qui nous conviennent mieux.” Propos recueillis par Eric Aeschimann, Le Nouvel Observateur, 15 décembre 2013

GROUPE 6: Elisabeth Badinter

« Trois générations de femmes se sont succédé depuis la naissance du féminisme. Pendant toutes ces années, et en cinq essais, l’historienne et philosophe Elisabeth Badinter a balayé toutes les problématiques féminines : de l’instinct maternel à la dictature du naturalisme, en passant par l’égalité entre les sexes. Aujourd’hui, ses ouvrages sont reliés en un seul (« La Ressemblance des sexes », Livre de Poche), formant ainsi un manuel de féminisme intelligent à l’usage des jeunes générations. Le féminisme passera-t-il la barrière du XXIe siècle ou restera-t-il au rayon des antiquités ? Questions à une spécialiste.

ELLE. Vous avez pris position contre la proposition de la ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, d’abolir la prostitution, alors que plus de 80 % de ces femmes sont prises dans des réseaux mafieux.

Elisabeth Badinter. Les chiffres en ce domaine sont absolument invérifiables. Mais peu importe. Pour moi, c’est une affaire de principe : celui de la liberté individuelle. Premièrement, je pense que nous n’avons pas toutes le même rapport à notre corps. Ensuite, si une femme « préfère » faire quatre, cinq ou dix passes par jour pour gagner en une journée ce que d’autres gagnent en un mois – au risque de choquer je dirais même qu’elle « choisit » de le faire –, c’est son droit. J’ajoute encore une chose qui me distingue des abolitionnistes : je n’ai jamais mis la dignité de la femme dans ses pratiques sexuelles. Si la ministre avait dit : « On va déclarer une guerre à mort aux proxénètes et aux mafieux », tout le monde aurait applaudi, et moi la première. La prostitution forcée relève exactement de l’esclavage. Nous devons lutter contre. Faut-il en conclure que toute prostitution est une abomination ? Je ne suis pas d’accord.

ELLE. Pour vous, la liberté de disposer de son corps passe-t-elle par la légalisation des mères porteuses, sachant que ce sont toujours des femmes pauvres qui portent les enfants des riches ?

Elisabeth Badinter.  J’en ai un peu marre qu’on parle toujours à la place des autres ! Chaque fois que j’entends : « Elles ne savent pas ce qu’elles font », je suis très en colère. Et cela vaut pour les prostituées comme pour les femmes qui portent un enfant pour les autres. Ce principe, moi, je l’accepte. Je suis partisane d’un droit au remords pour permettre à la mère porteuse de revenir en arrière après la naissance de l’enfant et d’un véritable encadrement comme en Angleterre. Encore une fois, c’est une question de liberté individuelle.

ELLE. L’ouvrage qui rassemble vos travaux est titré « La Ressemblance des sexes ». Une provocation ?

E.B. Je cherchais un titre cet été… Et c’est la manifestation des Tunisiennes, descendues massivement dans la rue pour refuser d’être définies dans la nouvelle Constitution comme étant un « complément » de l’homme, qui m’en a donné l’idée. Car c’est au nom de ce schéma que l’on a de tout temps instauré l’inégalité des sexes. Les Tunisiennes ont compris le danger incroyable de voir inscrite dans les textes leur « complémentarité ». Elles ont voulu dire : « Nous sommes comme les hommes. En tant que citoyennes, nous sommes dans le modèle de la ressemblance : mêmes droits, mêmes devoirs. » Je suis admirative de leur lucidité et de leur courage. Chapeau !

ELLE. On est en plein universalisme. Vous n’allez pas vous faire des amies avec cette idée de ressemblance.

Elisabeth Badinter. Hommes et femmes ont plus de ressemblances qu’on ne l’imagine. C’est mon credo depuis trente ans. La voie vers l’égalité, c’est de mettre le phare sur ce qui nous unit et sur ce que nous avons en commun en tant qu’êtres humains. La liberté des femmes ne va pas sans la liberté des hommes. Et réciproquement. Il faut donc absolument s’appuyer sur cette revendication de la ressemblance. Voilà pourquoi j’ai choisi ce titre, dont je mesure très bien qu’il n’est pas dans la pensée dominante aujourd’hui. (..)

ELLE. Quand on a inscrit la parité dans la Constitution, vous étiez contre. Avec le recul, pensez-vous finalement que c’était nécessaire, vu la difficulté qu’ont les femmes en politique ?

Elisabeth Badinter. Pas du tout ! La parité a eu la grande vertu de mettre l’éclairage sur des inégalités flagrantes dont personne ne tenait compte. Mais je ne peux pas revenir sur un point de vue qui est d’ordre philosophique. Avec cette loi, on a quand même introduit dans la Constitution la différence biologique ! C’est inacceptable. Et c’est la porte ouverte au différentialisme et au multiculturalisme. A partir du moment où l’on impose des quotas, il est clair et évident qu’un jour ou l’autre d’autres exclus vont utiliser les mêmes armes, ce qui est normal. Même si cela peut sembler scandaleux, je pense très sincèrement que le volontarisme politique aurait été la meilleure arme pour rétablir une égalité. Cela aurait peut-être pris dix ans de plus, c’est vrai, mais qu’est-ce que c’est que dix ans !

ELLE. Vous écrivez : « Le modèle masculin était celui d’un homme mutilé et dominateur. » Aujourd’hui, que seraient en train de devenir les hommes ?

Elisabeth Badinter. Dans le schéma féministe égalitaire, je pense que c’est plus dur d’être un homme qu’une femme. Avant, ils avaient cette supériorité soi-disant donnée d’avance : le petit garçon était supérieur à la petite fi lle, il était un cadeau du ciel, la petite fille était une charge. Mais ce qui caractérisait les mâles – c’est-à-dire l’autorité, le pouvoir, la supériorité, etc. – ne leur appartient plus exclusivement dans nos sociétés occidentales. Aujourd’hui, ils sont en train de reconnaître leur part de féminité. Autrement dit, la validité de la ressemblance des sexes. Reste alors pour nous tous cette question : qu’est-ce qu’un homme ? », Propos recueillis par Dorothée Werner, publié dans Elle, le 2 novembre 2012

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