Peut-on supprimer la violence?

Voici les textes que nous avons étudiés pour réfléchir à la question « Peut-on supprimer la violence? »

« L’ homme n’est pas un être doux, en besoin d’amour, qui serait tout au plus en mesure de se défendre quand il est attaqué, mais qu’au contraire il compte aussi à juste titre parmi ses aptitudes pulsionnelles une très forte part de penchant à l’agression. En conséquence de quoi, le prochain n’est pas seulement pour lui un aide et un objet sexuel possibles, mais aussi une tentation, celle de satisfaire sur lui son agression, d’exploiter sans dédommagement sa force de travail, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ce qu’il possède, de l’humilier, de lui causer des douleurs, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus; qui donc, d’après toutes les expériences de la vie et de l’histoire, a le courage de contester cette maxime? Cette cruelle agression attend en règle générale une provocation ou se met au service d’une autre visée dont le but pourrait être atteint aussi par des moyens plus doux. Dans des circonstances qui lui sont favorables, lorsque sont absentes les contre-forces qui d’ordinaire l’inhibent, elle se manifeste d’ailleurs spontanément, dévoilant dans l’homme la bête sauvage, à qui est étrangère l’idée de ménager sa propre espèce. Quiconque se remémore les atrocités de la migration des peuples, des invasions des Huns, de ceux qu’on appelait Mongols sous Gengis Khan et Tamerlan, de la conquête de Jérusalem par les pieux croisés, et même encore les horreurs de la dernière Guerre Mondiale, ne pourra que s’incliner humblement devant la confirmation de cette conception par les faits.

L’existence de ce penchant à l’agression que nous pouvons ressentir en nous-mêmes, et présupposons à bon droit chez l’autre, est le facteur qui perturbe notre rapport au prochain et oblige la culture à la dépense qui est la sienne. Par suite de cette hostilité primaire des hommes les uns envers les autres, la société de la culture est constamment menacée de désagrégation. L’intérêt de la communauté de travail n’assurerait pas sa cohésion, les passions pulsionnelles sont plus forts que les intérêts rationnels. Il faut que la culture mette tout en oeuvre pour assigner des limites aux pulsions d’agression des hommes, pour tenir en soumission leurs manifestations, par des formations réactionnelles psychiques. De là (…) donc ce commandement de l’idéal: aimer le prochain comme soi-même, qui se justifie effectivement par le fait que rien d’autre ne va autant à contre-courant de la nature humaine originelle”.  Freud, Le malaise dans la culture (1930)

GROUPE 2 – GANDHI

“La non-violence ne consiste pas à renoncer à toute lutte réelle contre le mal. La non-violence telle que je la conçois est au contraire contre le mal une lutte plus active et plus réelle que la loi du talion, dont la nature même a pour effet de développer la perversité.  J’envisage pour lutter contre ce qui est immoral un opposition mentale et par conséquent morale. Je cherche à émousser complètement l’épée du tyran, non pas en la heurtant avec un acier mieux effilé, mais en trompant son attente de me voir lui offrir une résistance de l’âme qui échappera à son étreinte. Cette résistance d’abord l’aveuglera et ensuite l’obligera à s’incliner. Et le fait de s’incliner n’humiliera pas l’agresseur, mais l’élèvera. On peut soutenir que ce serait là un état idéal. Et c’en est un !

J’ai constaté que la vie persiste au sein même de la destruction, et qu’il doit exister une loi plus haute que celle de la destruction. C’est uniquement sous une telle loi qu’une société bien organisée serait compréhensible et que la vie vaudrait la peine d’être vécue. Or si telle est loi de la vie, nous devons l’appliquer dans notre existence journalière. Partout où il y a conflit, partout où vous êtes en en face d’un opposant, triomphez de lui par l’amour. C’est selon cette méthode rudimentaire que j’ai fait entrer cette loi dans ma vie. Cela ne signifie pas que tous mes problèmes s’en soient trouvés résolus. Mais j’ai vu que cette loi de l’amour se montrer plus efficace que ne l’a jamais été la loi de la destruction.(…)

La non-violence ne se réalise pas mécaniquement. Elle est la plus haute qualité du coeur et elle s’acquiert par la pratique. Il faut un entraînement assez ardu pour parvenir à un état mental de non-violence. Dans la vie quotidienne, il faut se soumettre à une discipline, un peu comme celle du soldat, même si l’on n’en a pas le goût. J’admets cependant que sans une coopération cordiale de l’esprit, l’observation purement extérieure de la non-violence ne serait qu’un masque, néfaste aussi bien pour celui qui  le porte que pour autrui. On n’arrive à l’état parfait que lorsque l’esprit, le corps et la parole sont convenablement coordonnés. Mais il y a toujours une lutte mentale immense.  (…)

Pour devenir une force réelle, la non-violence doit commencer avec l’esprit. La non-violence qui n’embrasse que le corps, et dans laquelle l’esprit ne collabore pas, est celle du faible et du lâche; il ne peut en sortir aucune puissance. Si nous entretenons dans notre cœur la malice et la haine et que nous fassions semblant de ne pas vouloir la vengeance, celle-ci devra faire retour sur nous, et elle nous conduira à notre perte. Pour que l’abstention de toute violence uniquement physique ne soit pas nocive, il faut au moins ne pas avoir de pensée haineuse, même si nous ne pouvons développer en nous un amour actif. Tous les chants, tous les discours qui poussent à la haine doivent être mis à l’index.

Je m’oppose à la violence parce que lorsqu’elle semble produire le bien, le bien qui en résulte n’est que transitoire, tandis que le mal produit est permanent. La violence est toujours la violence, et la violence est un péché. Mais ce qui est inévitable n’est pas considéré comme un péché. Lorsqu’on a le choix entre la lâcheté et la violence, je crois que je conseillerais la violence..Mais je suis persuadé que la non-violence est infiniment supérieure à la violence, je crois le pardon beaucoup plus noble que le châtiment.”, Gandhi, Lettre à l’Ashram (1938).

 

GROUPE 3 – HOBBES

“Nous trouvons… dans la nature humaine trois principales causes de discorde : tout d’abord, la Compétition ; en second lieu, la Défiance ; et, en troisième lieu, la Gloire. La première pousse les hommes à s’attaquer en vue du Gain, la seconde en vue de la Sécurité, et la troisième en vue de la Réputation. La Compétition fait employer la Violence pour se rendre Maître de la personne des autres, de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs troupeaux ; la Défiance la fait employer pour se défendre ; la Gloire pour des riens : en un mot, un sourire, une différence d’opinion, un autre signe quelconque de dépréciation dirigée directement contre Soi ou indirectement contre sa Famille, ses Amis, son Pays, sa Profession ou son Nom.

     Hors des Etats Civils il y a perpétuellement Guerre de chacun contre chacun. Il est donc ainsi manifeste que, tant que les hommes vivent sans une Puissance commune qui les maintienne tous en crainte, ils sont dans cette condition que l’on appelle Guerre, et qui est la guerre de chacun contre chacun. La GUERRE ne consiste pas seulement en effet dans la bataille ou dans le fait d’en venir aux mains, mais elle existe tout le temps que la volonté de se battre est suffisamment avérée ; la notion de Temps est donc à considérer dans la nature de la Guerre, comme elle l’est dans la nature du Beau et du Mauvais Temps. Car, de même que la nature du Mauvais Temps ne réside pas seulement dans une ou deux averses, mais dans une tendance à la pluie pendant plusieurs jours consécutifs, de même la nature de la Guerre ne consiste pas seulement dans le fait actuel de se battre, mais dans une disposition reconnue à se battre pendant tout le temps qu’il n’y a pas assurance du contraire. (…)

Il peut sembler étrange à celui qui n’a pas bien pesé ces choses, que la nature puisse ainsi dissocier les hommes et les rendre enclins à s’attaquer et se détruire les uns les autres: c’est pourquoi peut-être, (…) cet homme désirera la voir confirmée par l’expérience. Aussi, faisant un retour sur lui-même, alors que partant en voyage, il s’arme et cherche à être bien accompagné, qu’allant se coucher, il verrouille ses portes; que dans sa maison même il ferme ses coffres à clef; et tout cela sachant qu’il existe des lois et des fonctionnaires publics armés pour venger tous les torts qui peuvent lui être faits.”, Thomas HOBBES, Léviathan, I, Chapitre XIII 5 (1651)

GROUPE 4 – KANT

« L’état de paix parmi les hommes vivant les uns à côté des autres n’est pas un état de nature. Celui-ci est bien plutôt un état de guerre: même si les hostilités n’éclatent pas, elles constituent pourtant un danger permanent. L’état de paix doit être institué, car s’abstenir d’hostilités ce n’est pas encore s’assurer la paix, et sauf si celle-ci est garantie entre voisins (ce qui ne peut se produire que dans un Etat légal), chacun peut traiter en ennemi celui qu’il a exhorté à cette fin. (…)

un traité de paix peut bien, il est vrai, mettre fin à la guerre présente, mais non pas à l’état de guerre qui est la recherche incessante d’un nouveau prétexte de guerre (…) la raison, du haut du trône du pouvoir moral législatif suprême, condamne absolument la guerre comme voie du droit, et fait, à l’inverse, de l’état de paix, le devoir immédiat, et comme cet état ne peut être institué ni assuré sans un contrat mutuel des peuples – il faut qu’il y ait une alliance d’une espèce particulière qu’on peut nommer l’alliance de paix et que l’on distinguerait d’un contrat de paix en ce que ce dernier chercherait à terminer simplement une guerre tandis que la première chercherait à terminer pour toujours toutes les guerres. Cette alliance ne vise pas à acquérir une quelconque puissance politique, mais seulement à conserver et à assurer la liberté d’un Etat pour lui-même et en même temps celle des autres Etats alliés, sans que pour autant ces Etats puissent se soumettre à des lois publiques et à leur contrainte. On peut présenter la possibilité de réaliser cette idée de fédération qui doit progressivement s’étendre à tous les Etats et conduire ainsi à la paix perpétuelle.

(…) Aux Etats, dans leurs rapports mutuels, la raison ne peut pas donner d’autre manière de sortir de cet état sans loi ne contenant que la guerre, que celle de s’accommoder, comme des particuliers qui renoncent à leur liberté sauvage (sans loi), de lois publiques de contraintes et de constituer ainsi un Etat des peuples (s’accroissant à vrai dire sans cesse) et qui rassemblera finalement tous les peuples de la terre”, E. Kant, Vers la paix perpétuelle.

GROUPE 5 – BRETON

« La prise de parole peut constituer dans [le cas de la violence physique exercée comme modalité de l’action] un moyen pratique pour s’opposer à cette violence, en l’utilisant comme un espace de transposi­tion. La guerre peut alors déboucher dur un cessez-le-feu, puis être l’objet de négociations. L’agression physique peut s’arrêter pour laisser place à un dialogue et à une argumenta­tion. Une personne violente peut accepter le processus qui consiste à contrôler ses pulsions en mettant la violence en parole afin d’en diminuer la portée. On peut soi-même s’engager dans un processus visant à mettre en parole ce qui autrement risquerait d’être violent.

         La négociation le dialogue, la thérapie par la parole consti­tuent des cas de figures typiques où la parole se substitue à la violence et devient l’espace qui en permet une transposition pacifique. On remarquera que, dans de tels contextes, la parole violente est un substitut tout à fait acceptable, provisoirement en tout cas, à la violence physique, à condition bien sûr que ses effets ne soient pas plus dévastateurs encore. L’insulte proférée est un relatif progrès par rapport à l’agression physique qu’elle remplace (mais la discussion sur la nature d’un différend est bien sûr préférable à l’insulte).

         De très nombreuses modalités d’intervention sociale ont été codifiées et institutionnalisées pour permettre une telle trans­position, comme le statut des « ambassades » pendant les conflits, ou les nombreux genres de psychothérapies proposées aux personnes ayant des comportements violents, ou encore les « méthodes pour établir une communication non violente ». Philippe Breton, Éloge de la parole, 2003.

GROUPE 6 –    LORENZ

“Personne ne peut sérieusement contester la nature pulsionnelle, instinctive de l’agressivité humaine. La question qu’il me paraît en revanche utile de se poser est celle de savoir s’il existe chez l’homme des réactions innées qui auraient pour fonction l’inhibition du comportement agressif en faveur de la conservation de l’espèce. D’une façon générale et surtout chez les philosophes, on a plutôt tendance à penser que tous les comportements qui ne servent pas immédiatement les intérêts de l’individu sont dictés par la raison et la responsabilité. Or, ce n’est qu’en partie exact. S’il est vrai que c’est essentiellement à la raison humaine et à la morale de résoudre les problèmes actuels, il n’en est pas moins vrai que nous ne saurions les résoudre sans solliciter les mécanismes d’inhibition des pulsions meurtrières qui relèvent non pas de la raison mais de l’affectivité et de l’instinct. (…)

Cependant, si l’on me demandait, après tout ce que nous venons de dire, quelles propositions positives je ferai pour améliorer l’action des mécanismes inhibiteurs des pulsions meurtrières chez l’homme, je craindrais fort que la réponse ne contienne aux yeux du moraliste de lieux communs (…). Les mesures les plus efficaces consisteraient bien évidemment à augmenter au maximum les contacts entre tous les hommes en leur donnant la forme la plus personnelle possible. Ceux qui ont de tout temps mené la propagande de guerre et qui ont malheureusement toujours eu une bien meilleure connaissance pratique de la vie pulsionnelle de l’homme que les philosophes, apôtres des plus nobles morales humanitaires, ont également toujours su que le meilleur moyen d’anéantir les inhibitions des pulsions meurtrières consistait à persuader les populations que l’ennemi n’était pas leur semblable, que ce n’était pas un congénère, pour parler en termes de psychologie animale. (…) Il faut oser regarder la réalité en face: collectivement, dans ses rapports sociaux intraspécifiques, l’homme ne se comporte pas différemment des rats avec leur tendance à former des clans, à surpeupler un territoire et à s’anéantir dans de violents combats résultant des deux facteurs précédents.”, Konrad Lorenz, L’homme dans le fleuve du vivant (1981)

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